Zéro déchet: un mode de vie réaliste en Suisse?

11 Avr 2016 | Actualités

Zéro déchet: un mode de vie réaliste en Suisse?

Enquête. Les épiceries en vrac ouvrent les unes après les autres, les adeptes du zéro déchet sont toujours plus nombreux. C’est certain, le mouvement est en marche. Et questionne autant les politiques, les industriels que les citoyens sur notre capacité à produire et à consommer différemment.

Quatre fers à friser, un tiroir rempli de vernis à ongles, une armoire débordant de vêtements, un frigo plein à craquer de denrées inutilisées… «Je surconsomme», réalise Julie Thomas. C’était au printemps 2014. Un an plus tard, cette Genevoise de 29 ans entame sa transition vers un mode de vie «zero waste», du nom de la démarche lancée par Béa Johnson, une Française installée à San Francisco. Le but: limiter au maximum la production de déchets. Désormais, les mouchoirs et serviettes de table de Julie sont en tissu, ses fruits et légumes se transportent dans des sacs en coton réutilisables, et ses repas de midi au bureau se prennent dans des tupperwares. Original? Plus tant que cela. Les adeptes de ce «vivre autrement» sont en effet toujours plus nombreux.

Un mouvement solidaire

C’est ainsi que Zero Waste Switzerland a récemment vu le jour. Fondée il y a tout juste six mois sous l’impulsion de Julie Thomas et de Natalie Bino, cette association à but non lucratif compte aujourd’hui 25 membres. Et elle n’est pas unique. En Valais, Nathalie Senggen abreuve de conseils les quelque 1080 personnes qui suivent sa page Facebook Zero Déchets Valais, créée en mai 2015. A Neuchâtel, Laurence Schwab et Carole Carnazzi voient partir comme des petits pains leurs sacs alimentaires en tissu Food Wear, sur le marché depuis juillet 2014. Dernier exemple, à Genève cette fois-ci, où le collectif des Ecoccinelles a trouvé une vingtaine de familles motivées à revoir leur consommation pour faire maigrir leurs poubelles. Autant d’initiatives qui ne sont que le reflet d’un mouvement citoyen toujours plus important.

Sages-femmes, journalistes, informaticiens, employés de commerce, avocats… Les profils professionnels de ces passionnés sont variés. Mais beaucoup partagent un point commun, celui d’avoir des enfants. «Je ne me suis jamais autant préoccupée des produits que j’utilise ou des aliments que j’achète que depuis que j’ai des enfants», confirme Adèle Luria, chimiste et cofondatrice des Ecoccinelles. Quant au défi, il est le même pour tous: appliquer les principes prônés par Béa Johnson, afin d’atténuer au maximum la quantité de déchets incinérables. Aussi, Julie et les autres s’attellent à refuser le superflu, réduire le nécessaire, préférer le réutilisable au jetable, composter et recycler. Y parviennent-ils? L’objectif semble inatteignable. Et contrairement à Béa Johnson, aucun ne peut pour l’heure se vanter de faire tenir ses déchets jetables annuels dans un bocal d’un litre.

«Mais c’est un processus, une recherche permanente, un jeu même, précise Julie Thomas. Et les efforts paient. A deux, nous avons rempli une poubelle de 35 litres en deux mois. Prochaine étape, prolonger l’exercice à quatre mois.» Mieux encore, tous s’accordent pour dire que ce mode de vie entraîne une solidarité nouvelle.

Vrac contre plastique

Comment pratiquent-ils? Où trouvent-ils le temps et l’énergie nécessaires? Nulle part, répondent-ils en chœur. Car il n’y en a pas besoin. La preuve, toutes les personnes que nous avons rencontrées enchaînent travail (à 50, 60, 80 voire 100%), vie de famille et ménage en mode zéro déchet. «Tout va plus vite, car on se concentre sur l’essentiel», étaie Julie Thomas. Plus de paquets de biscuits et autres denrées alimentaires jugés inutiles. Les repas se simplifient et se cuisinent avec les aliments disponibles en vrac ou dans des emballages recyclables. Les courses se font au marché, chez les boucher, fromager et poissonnier du coin, auprès des boutiques en vrac (lire adresses ci-contre), mais aussi dans les rayons des grandes surfaces.

Que pensent d’ailleurs les principaux distributeurs suisses de ce mouvement? Seraient-ils prêts à le suivre en présentant davantage de produits en vrac? «Nous en proposons déjà pour les fruits et légumes, les fruits secs, la viande, le poisson et le fromage, répond Ramón Gander, porte-parole de Coop. Nous avons essayé d’étendre cela à d’autres secteurs, mais nous avons été confrontés à des problèmes d’hygiène.»

Même son de cloche du côté de Migros qui, selon son chargé de communication, Tristan Cerf, «a diminué le nombre d’emballages et privilégie les matières recyclables. Mais ces derniers restent souvent indispensables, pour des raisons de législation sur les denrées biologiques ou de conservation en général.» Un exemple? «Sans emballage, un concombre se ratatine après quelques jours, alors qu’entouré d’un film plastique, de deux microns à peine, il reste frais une quinzaine de jours.»

Peut-être moins accessible au consommateur lambda, Manor se distingue pourtant de ses concurrents. Il propose en vrac les mêmes aliments que Coop, mais aussi «des œufs à l’unité, complète sa porte-parole, Elle Steinbrecher. De même que de l’huile d’olive. Et, bientôt, curry, cumin, curcuma ou encore cardamome seront disponibles sous forme de recharge.» Dernière distinction, le lait en vrac vendu à Manor Genève.

Des efforts louables. Pourtant, le permier pas et le plus simple consisterait à retirer les sachets en plastique des caisses et rayons. Un engagement que prônait la motion du conseiller national Dominique de Buman «Halte à la pollution des sacs plastique». Déposée en 2010 et acceptée par les Chambres fédérales, celle-ci a fait l’objet d’un projet de mise en œuvre de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Projet qui, depuis 2014, est toujours en suspens.

Ce qui semble arranger les grossistes alimentaires suisses. Coop et Migros s’accordent pour dire qu’ils ne distribuent pas de sachets en plastique de manière active et que la quantité utilisée est restée stable ces dernières années. Membres de la Communauté d’intérêts pour le commerce de détail, ils se positionnent contre une interdiction totale des sacs en plastique à usage unique. Tout comme Manor. La préférence des détaillants irait en effet à un accord sectoriel et facultatif qui viserait à réduire de manière significative l’utilisation de tels sacs, par exemple en les rendant payants. L’instauration d’une prohibition stricte semble pour l’heure encore bien utopique.

Repolitiser l’écologie

Revenons aux adeptes du zéro déchet. Leur mission est-elle donc réalisable en Suisse? «Elle demande une forte implication au départ et certains produits, comme le lait, le beurre ou le papier-toilette, restent difficiles voire, selon les régions, impossibles à trouver non emballés, reprend Julie Thomas. On n’envisagerait toutefois pas une seconde de revenir en arrière, car ce mode de vie rime avec moins d’argent, plus de temps et surtout plus d’échanges et de liens.»

Alors, comment faire pour que ce que certains considèrent encore comme un parcours du combattant devienne possible pour tous? «Il faut repolitiser l’écologie, répond la coprésidente des Verts, Adèle Thorens. Car sans conditions-cadres facilitant la vie des consommateurs, les écogestes sont possibles mais restent l’apanage d’une minorité.» Un avis que partage le conseiller d’Etat genevois Antonio Hodgers (Verts/GE): «L’enjeu de l’écologie, c’est Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Il est donc indispensable de la simplifier pour la rendre accessible à chacun.»

Et c’est ici qu’intervient l’initiative populaire fédérale «Pour une économie durable et fondée sur une gestion efficiente des ressources (économie verte)». Déposée par les Verts en automne 2012, cette dernière devrait être soumise au vote populaire courant 2016. Son objectif: réduire l’empreinte écologique de la Suisse à une seule planète d’ici à 2050. Un but que l’initiative viserait en mettant sur pied divers instruments, dont des prescriptions pour les produits et processus de production: réduction des emballages à la source, création de nouvelles filières de revalorisation des déchets, optimisation de la durée de vie des produits, etc.

Autant d’outils qui permettraient d’inscrire dans la Constitution le principe du berceau au berceau. Egalement connu sous le nom de cradle to cradle en anglais, ce concept d’éthique environnementale est issu de l’écoconception. Il implique que chaque objet soit toujours réinséré dans le cycle de production: zéro pollution et un maximum de réutilisation. «Ce processus est exactement celui qu’applique Béa Johnson», souligne Adèle Thorens.

Ambitieuse, donc, cette initiative des Verts. A-t-elle une chance d’être acceptée? «Les opposants brandissent toujours le même argument: la Suisse figure parmi les pays les plus avancés en matière de recyclage. Ils oublient qu’elle est aussi, en Europe, l’une des plus grandes productrices de déchets, tant à l’intérieur de son territoire qu’à l’extérieur, avec 70% d’impact écologique dû aux importations. Or nous pourrions aussi agir à l’étranger, par exemple en imposant des standards écologiques pour des produits comme le coton, le bois ou l’huile de palme.»

Notre pays est en effet l’un des plus écologiques, avec plus de 50% de recyclage des quelque 5,7 millions de tonnes de déchets urbains produits chaque année. Ce taux grimpe même à 96% pour la récupération du verre et à 99% pour le papier ainsi que pour le carton. A l’inverse, la Suisse est bien moins exemplaire quand il s’agit de réduire le recours aux matières premières et la production d’immondices. Avec 729 kg de déchets urbains annuels par habitant, elle se classe au deuxième rang des plus grands producteurs d’ordures en Europe. Le premier étant le Danemark. Un statut regrettable qui justifierait des efforts, notamment en ce qui concerne la production et le recyclage des matières plastiques, canettes d’aluminium, boîtes en fer-blanc, PET et piles.

Un changement global

Alors, si le mode de vie zéro déchet devenait la règle, la Suisse pourrait bien devenir championne, tant dans sa politique de recyclage que dans sa volonté de diminuer sa consommation de matières premières. Utopique? Peut-être. Seule certitude, si les fidèles du zéro déchet génèrent des poubelles bien plus légères que la moyenne suisse, ils se heurtent pourtant à certains obstacles. Parmi lesquels s’en trouve un de taille: les médicaments.

Contrairement à des pays comme les Etats-Unis, le Canada ou la Grande-Bretagne, la Suisse ne vend pas de médicaments à l’unité. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Dernier exemple en date, le postulat du conseiller national et ancien maire socialiste de Genève Manuel Tornare. Déposé en décembre 2013, celui-ci invite le Conseil fédéral à analyser la possibilité de vendre les médicaments à l’unité pour restreindre le gaspillage. L’objet a finalement été classé après être resté en suspens plus de deux ans.

Evaluatrice qualité auprès de Swissmedic, Martine Jequier est formelle: «L’emballage doit garantir la qualité du médicament jusqu’à la remise au patient et fournir toutes les données nécessaires. Les médicaments autorisés ne peuvent ainsi être vendus que dans leur emballage d’origine et accompagnés d’une notice.» De leur côté, les pharmaciens renvoient la balle aux firmes pharmaceutiques et remarquent que la tendance va plutôt vers des emballages toujours plus grands et des notices toujours plus longues. Il s’agit au final d’un problème de loi qui devrait être modifiée.

Cette problématique révèle la complexité d’instaurer le zéro déchet en tant que pilier de base de la société. Car cela exigerait de chambouler tout son mode de fonctionnement commercial. «Pour y parvenir, les consommateurs ont besoin de l’engagement des acteurs industriels, politiques et économiques», souligne Adèle Thorens. Et Yvan Luccarini, ingénieur de formation et membre du mouvement Décroissance – Alternatives de Vevey, de confirmer: «Seul un travail sur la société dans son ensemble peut aboutir. Plutôt que de culpabiliser les individus, avec la taxe poubelle notamment, il vaudrait mieux punir l’industrie, par exemple en taxant les couches d’emballage inutiles.»

En attendant, les adeptes du zéro déchet continuent leur chemin et y croient, comme le conclut Julie Thomas: «Le plus important, c’est d’y aller étape par étape, s’organiser à son rythme et sourire. Car telle est la devise clé de ce processus: toujours orienter sa pensée vers le positif.» Voilà de quoi motiver les curieux. Et peut-être même les plus sceptiques.


Cinq gestes faciles à adopter

Quelques astuces pour se diriger vers un quotidien sans déchets, qu’ils soient recyclables ou incinérables.

A la maison:
• l’autocollant «Stop à la pub» sur la boîte aux lettres et le tour est joué;
• adieu papier ménager et mouchoirs en papier, bienvenue torchons et mouchoirs en tissu.

En déplacement:
• en acier inoxydable ou en verre, la bouteille d’eau réutilisable est une évidence dans notre pays où l’eau du robinet est excellente partout;
• le thermos, un must pour les amateurs de thé et de café. Le plus? Les clients se présentant avec leur mug bénéficient d’un rabais de 40 centimes chez Tekoe et de 80 centimes auprès de Starbucks;
• les sacs en tissu, légers, se transportent partout et remplacent n’importe quel sachet en plastique.


Acheter en vrac

Rares sont les magasins qui ont réussi à éliminer l’emballage à la source. Chez Mamie, à Sion, est le seul à notre connaissance à avoir relevé le défi jusqu’au bout. Quant aux autres, ils déballent la marchandise livrée avant de la proposer en vrac. Un bémol qui n’empêche pas de déjà bien réduire la quantité de déchets produits.

Source : L’Hebdo

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